Comment apprendre les mots de dictée

Car toute la vie de l’homme parmi ses semblables
n’est rien d’autre qu’un combat pour s’emparer de l’oreille d’autrui.

Milan Kundera

Apprendre des mots à la maison ce n’est pas toujours facile.

Régulièrement, chaque semaine, votre enfant ramène sans doute à la maison une liste de mots de vocabulaire dont il doit apprendre la signification et qu’il doit savoir lire et écrire en vue d’une dictée qui sera ultérieurement réalisée en classe. Petits et grands sont souvent démunis face à cet apprentissage. Les enfants on a cet âge encore peu de repères langagiers, et les parents sont la plupart du temps peu outillés, surtout lorsqu’il s’agit de leur premier enfant. Heureusement, apprendre et faire apprendre ça s’apprend, et il existe à cet effet tout un corpus méthodologique pour réussir dans le plaisir.

La dictée de mots : quelques repères

L’apprentissage de la lecture passe par celui de l’écriture, et la dictée est une des activités incontournables de la discipline scolaire mise en place pour travailler l’étude du langage. Certains types de dictées ont pour objectif de travailler la réflexion sur la langue, d’autres font appel à l’autonomie de l’élève ou privilégient la différenciation et la mémorisation. Pour ce faire, les enseignants et les pédagogues ont développé différentes formes de dictées : par exemple la dictée classique, la dictée préparée, la dictée avec aide, l’autodictée, la dictée copiée, la dictée du jour, la dictée piégée, la dictée avec fautes ou caviardée, la dictée négociée, la dictée commentée, la dictée dialoguée avec ou sans la participation des élèves, la dictée mémoire avec éléments manquants, la dictée à transformer, la dictée en deux temps (collective et individuelle), la dictée photo, la dictée de syllabes ou de mots, etc.
C’est à cette dernière forme d’exercice que nous nous intéresserons aujourd’hui dans le cadre de cet article. La dictée de mots est un des tout premiers types d’exercices permettant de travailler en douceur l’orthographe lexicale (mots fréquents et mots-outils), le lien phonème/graphème, l’enrichissement progressif du vocabulaire, le développement de la mémoire, et faciliter ainsi le passage de la langue parlée à la langue écrite.

Le processus de la mémoire

La mémorisation est donc ainsi à la fois un des principaux instruments rendant possible cette opération qu’est la dictée, tout en étant, l’usage créant la fonction, une de ses conséquences. Dans ce domaine, les neurosciences nous apprennent que la mémoire n’est pas une simple fonction de stockage de notre cerveau, mais bien un processus multiple et complexe de traitement de l’information. Ce processus cognitif est théoriquement caractérisé par trois principales catégories de mémoires étroitement interreliées et interagissant en permanence : la mémoire immédiate ou sensorielle (1/4 de secondes), la mémoire de travail (5 à 9 éléments retenus pendant 20 secondes environ ; comparable à la mémoire vive d’un ordinateur) et la mémoire à long terme (durée indéterminée). Mémoire immédiate et mémoire de travail forment ce qui est appelé la mémoire à court terme. Le cerveau est continuellement sollicité par l’environnement. C’est au niveau du registre sensoriel que nos sens captent ces stimuli, et si l’information traitée par le cerveau attire l’attention et l’intérêt de l’individu, elle a toutes les chances d’être transférée dans la mémoire à long terme, sinon elle sera évacuée, effacée, oubliée. Le phénomène de mémorisation s’opère en trois étapes, soit l’encodage (attribution de sens à l’information et constitution du souvenir), le stockage (conservation de l’information) et le rappel (récupération de l’information en vue de son utilisation).
Tous les individus, et donc tous les enfants, n’ont pas les mêmes capacités de mémorisation. Il est cependant possible d’agir sur certains des différents facteurs mis en œuvre dans le processus de mémorisation afin d’en améliorer le potentiel. Pour ce faire, il est important d’utiliser et de combiner différentes stratégies visuelles, auditives et kinesthésiques en lien avec le registre sensoriel afin d’augmenter le taux de rétention des mots de vocabulaire.

Apprendre par par la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, et le toucher

Chacun d’entre nous se caractérise certes par un mode d’apprentissage privilégié correspondant aux 5 sens. Mais cette tendance est simplement ce qu’elle est : une préférence. Cela ne signifie nullement que les modes ‘’secondaires‘’ d’entrée d’information n’interagissent pas avec le mode d’élection ‘’principal’’, ni que ces modes ne puissent devenir centraux ou agir conjointement suivant les circonstances, les prédispositions ou les appétences. L’objectif est donc d’apprendre avec la totalité de soi-même, en respectant la symphonie unique de l’orchestre multiple de nos aptitudes naturelles et acquises.

Je consacrerai le prochain article à entrer dans le détail de ces cinq démarches conjointes. Comprenez déjà que chacune éclaire les quatre autres, comme chacune est éclairée par les quatre autres, et soyez ouverts à retrouver souvent la même logique insérée dans un contexte différent.

Voyons quelques exemples pratiques utilisant la médiation de ces 5 entrées sensorielles naturelles. Gardons dès le début à l’esprit que ces exercices seront bonifiés en variant et combinant judicieusement l’emploi de ces catégories selon votre connaissance de l’enfant et les circonstances : ses préférences, sa sensibilité au changement et sa propension à être stimulé et motivé par le changement, les stratégies qui fonctionnent le mieux, etc. La variabilité (la nouveauté, un point de vue diffèrent) permet d’augmenter les chances que l’attention et l’intérêt de l’enfant soient attirés, que l’information soit transférée dans la mémoire à long terme, puis qu’elle soit récupérée lorsqu’il en aura besoin.

Préalables

Avant de commencer un exercice assurez-vous disposer du matériel nécessaire : un classeur (plus flexible à utiliser qu’un cahier) avec des feuilles volantes à carreaux (même interligne que celui utilisé à l’école), crayon ou stylo (pas de gomme : inutile de perdre du temps à effacer les erreurs, juste barrer le mot en entier et le réécrire correctement). Un tableau, une ardoise, du sable, des lettres magnétiques, un traitement de texte sur ordinateur, voire un téléphone portable, un magnétophone peuvent également apporter de la variabilité.

La première séance : une base claire et solide

Une dictée de vocabulaire ne se prépare pas en une seule séance et encore moins la veille de l’examen ou le matin même. Une étude efficace et fructueuse se planifie à l’avance, petit à petit pour permettre à l’enfant de mémoriser progressivement, mais aussi comprendre, réfléchir, créer des liens entre les mots déjà connus. Être capable de faire des associations est une des aptitudes principales que l’on attend être développée par l’éducation.

Si l’enfant doit écrire en lettres attachées (cursives) veillez à ce qu’il dispose du modèle exact dans le cas où son enseignant lui a donné une liste de mots de vocabulaire écrite en script ou dactylographiée.

Le jour où vous abordez une nouvelle liste de vocabulaire, faites une première lecture des mots avec l’enfant : vous lisez vous-même les mots en articulant une première fois bien distinctement les syllabes, puis vous relisez une seconde fois le même terme de manière normale/naturelle/fluide. Ensuite vous donnez un exemple du mot dans une phrase simple en expliquant le sens. Exemple : Mer – le bateau flotte sur la mer L’enfant lit ensuite le mot à son tour et vous vous assurez qu’il en a bien compris le sens en donnant lui aussi un exemple diffèrent du vôtre dans une phrase simple.
En physiologie, l’ensemble des systèmes sensoriels se partagent en sensibilité générale (appelée également somesthésie) d’une part, et en sens dits spécifiques d’autre part : la vision, l’odorat, le goût, l’ouïe et le toucher. La proprioception est la perception consciente ou inconsciente de la position des différentes parties du corps, alors que la kinesthésie désigne la perception uniquement consciente de la position et des mouvements des différentes parties du corps. La proprioception fait partie de la somesthésie. Nous préférons employer ici le terme de proprioception puisque la perception des informations corporelles par l’enfant durant les exercices ne sera pas toujours consciente, mais plutôt ‘’globale’’.

Apprentissage par la vision

Voici une première technique qui favorise l’apprentissage des mots de vocabulaire à partir de l’entrée visuelle.
1. Sous la supervision de l’adulte, ou seul s’il est suffisamment autonome, l’enfant lit le mot à voix haute et s’efforce de le mémoriser (selon ses préférences, il peut par exemple répéter les lettres en les groupant par syllabes ou photographier le mot de manière globale).
2. L’enfant cache le mot (en retournant la page ou en le masquant).
3. L’enfant écrit le mot sur une feuille.
4. Si l’enfant a orthographié le mot correctement, il peut passer au mot suivant.
5. Si l’enfant n’a pas écrit le mot de manière correcte il recommence les étapes 1, 2 et 3 jusqu’à ce qu’il réussisse.

Une autre variante consiste à réaliser le même exercice en augmentant la distance entre le lieu où se trouve le mot à mémoriser et la page où l’enfant doit le recopier.
L’enfant lit ses mots au salon par exemple, puis les recopie à son bureau. L’avantage est d’augmenter la difficulté de l’exercice puisque la durée pour conserver l’information en mémoire à court terme est allongée et que l’enfant doit en plus faire autre chose dans ce même temps. En leur permettant de se déplacer et d’évacuer un trop plein naturel d’énergie, cette variante peut permettre une meilleure concentration pour les enfants particulièrement actifs, notamment (mais non exclusivement) les garçons. Il est possible de répéter les lettres du mot à mémoriser en les rythmant sur les pas, ce qui associe l’apprentissage par la vision avec l’apprentissage par le toucher.

Apprentissage par l’ouïe

L’entrée auditive, approche par répétition
Elle permet de bien mémoriser les mots de vocabulaire à apprendre. L’approche par répétition est une technique que vous pouvez utiliser pour les mots qui sont plus difficiles à apprendre.
1- Un adulte lit le mot à l’enfant à voix haute en prononçant bien distinctement les syllabes.
2- L’enfant s’efforce d’épeler le mot.
3- Si l’enfant a épelé le mot correctement, il peut passer au mot suivant.
4- Si l’enfant n’a pas épelé le mot de manière correcte il réessaie jusqu’à ce qu’il réussisse. L’adulte peut l’aider dans les cas les plus difficiles, mais à la fin l’enfant doit être capable d’épeler le mot correctement de lui-même.
L’enfant peut écrire les mots (sens visuel et du toucher) si cela l’aide pour les épeler et qu’il éprouve au début de la difficulté à produire une image mentale des mots. Cela viendra avec la pratique.

Apprentissage par le toucher

L’entrée kinesthésique est axée sur l’utilisation du corps pour apprendre.
1. L’enfant lit le mot à voix haute en repérant bien les syllabes.
2. Il écrit le mot avec son doigt sur sa cuisse ou son avant-bras en épelant chaque lettres (en s’aidant de l’exemple si nécessaire).
3. Puis il épelle de nouveau le mot de mémoire. S’il a eu une erreur, il peut recommencer les étapes.
Exemple d’autres variantes axées sur l’utilisation du corps pour apprendre : l’enfant peut écrire
• sur de la pâte à gâteau avant la cuisson au four,
• ou sur le dos d’un parent ou d’un animal en le caressant ou en essayant de le chatouiller.
• écrire sur des vitres ambulées est également un bon media kinesthésique.

Apprentissage par l’odorat

  1. Tout au long de la semaine de préparation de la dictée, à la maison ou lors de sorties et lorsque cela est possible, l’on fait sentir à l’enfant l’odeur associée aux mots à apprendre, que ceux-ci soient un fruit, une matière (fer, cuivre, bois…), etc. L’expérience olfactive est évidement associée aux expériences visuelles et tactiles, voire gustatives.
  2. Lorsque l’enfant est capable d’identifier une odeur les yeux fermés, il écrit le mot correspondant. Ou bien il écrit le mot en même temps qu’il en respire l’odeur.
  3. L’enfant classifie les termes qui peuvent dégager une odeur des termes qui ne le peuvent pas (comme les adverbes par exemples : le, la, les, un, une…) tout en étant capable de les écrire correctement.

Apprentissage par le goût

  1. Très proche de l’apprentissage par l’odorat, l’apprentissage par le goût peut s’expérimenter lors de sorties, ou en préparant les repas, en faisant le courses, etc., et peut être associé aux autres sens pour venir stimuler l’attention, l’intérêt et donc l’apprentissage.
  2. Lorsque l’enfant est capable d’identifier (sans danger) un goût les yeux fermés, il écrit le mot correspondant. Ou bien il écrit le mot en même temps qu’il goûte.
  3. L’enfant classifie les termes qui peuvent se goûter des termes qui ne le peuvent pas (comme les adverbes, certains verbes : monter, grandir, payer, et.) tout en étant capable de les écrire correctement.

Stephen Nery, June 2018.